Oui, la France manque de temps médical disponible dans plusieurs spécialités et territoires. Mais le nombre total de médecins ne suffit pas à décrire la pénurie. Il faut distinguer les personnes inscrites, les équivalents temps plein, le temps clinique, les spécialités, la répartition géographique et l’évolution des besoins.
La DREES comptait 237 200 médecins en activité au 1er janvier 2025. Leur nombre avait augmenté de 1,6 % en un an. Pourtant, l’accessibilité moyenne aux généralistes libéraux avait reculé en 2023 pour s’établir à 3,3 consultations par habitant, sous l’effet combiné du nombre de généralistes, de leur activité moyenne et de la population. Les deux faits sont compatibles : davantage de médecins au total ne garantit pas davantage de consultations partout. DREES, démographie des médecins 2025 ; DREES, accessibilité aux soins de premier recours.
Six mesures différentes derrière un seul mot
Le premier écart tient au statut. Un médecin en activité peut travailler à temps partiel, dans l’administration, la recherche, la prévention ou un établissement sans offrir de consultations de ville. Ces fonctions sont utiles, mais elles ne remplissent pas le même besoin.
Le deuxième tient à la spécialité. Une hausse dans une discipline ne compense pas une pénurie de généralistes, de psychiatres, de pédiatres ou d’anesthésistes. Le troisième tient au territoire : une moyenne nationale peut cacher des temps d’accès très différents.
Le quatrième tient au besoin. Le vieillissement, les maladies chroniques, la santé mentale et le suivi de situations complexes augmentent le temps nécessaire par patient. Le cinquième tient à l’organisation : tâches administratives, coordination et systèmes informatiques peuvent retirer des heures au soin. Le dernier tient à l’attractivité réelle des conditions d’exercice.
La réponse LPE : former, libérer, répartir
La formation reste indispensable, mais elle produit ses effets après plusieurs années. Augmenter les places sans terrains de stage, enseignants et encadrement déplacerait la pénurie vers la qualité de formation. La programmation doit donc suivre les besoins par spécialité et territoire.
À plus court terme, LPE propose de rendre du temps clinique : équipes administratives partagées, outils numériques interopérables, secrétariat, coordination et suppression des demandes redondantes. Le résultat devrait être mesuré en rendez-vous et en temps de soin, non en logiciels installés.
Certaines tâches peuvent être déléguées à des infirmiers, pharmaciens ou autres professionnels lorsque la formation, le protocole et la responsabilité sont clairs. La délégation ne consiste pas à faire moins bien pour moins cher. Elle doit réserver au médecin les actes qui exigent son diagnostic tout en donnant aux autres métiers un champ reconnu et rémunéré.
Enfin, la répartition territoriale appelle des leviers gradués : stages longs, maisons de santé, salariat, logement, emploi du conjoint, équipements, équipes mobiles et engagements liés à certaines aides publiques. Toute régulation d’installation devrait être évaluée pour éviter de réduire encore l’offre globale ou d’organiser une concurrence entre déserts.
« Il suffit de répartir les médecins existants »
Une meilleure répartition peut réduire des écarts, mais elle ne crée pas le temps médical manquant. Contraindre sans améliorer les conditions peut pousser vers un autre mode d’exercice, un départ ou une moindre activité. Inversement, attendre que chaque installation soit spontanée laisse des territoires durablement sans réponse.
LPE propose donc des contrats territoriaux avec objectifs publics et révision. Les aides les plus fortes seraient associées à une présence vérifiable. Les territoires recevraient un ensemble cohérent — équipe, locaux, mobilité, télésanté lorsqu’elle convient — plutôt qu’une prime isolée.
La téléconsultation peut résoudre certains suivis, mais pas tout. En 2024, 15 % des adultes déclaraient y avoir eu recours ; la DREES relève un usage plus fréquent chez les jeunes, les diplômés et les habitants des grands centres urbains. Elle ne doit donc pas être présentée comme la réponse naturelle aux zones les moins équipées. DREES, téléconsultations en 2024.
Les indicateurs qui évitent l’illusion
Le pilotage suivrait les équivalents temps plein par spécialité, le temps clinique, les délais de rendez-vous, la distance, les personnes sans médecin traitant, les renoncements, les urgences évitables et la continuité des soins. Les données seraient publiées par bassin de vie avec prudence pour protéger le secret.
Le pays ne souffre donc pas d’un nombre abstrait de blouses blanches. Il souffre d’un écart entre le temps de soin disponible et les besoins réels. Reconnaître cette complexité n’empêche pas d’agir ; cela empêche de vendre une mesure unique comme une guérison instantanée.