Les urgences sont devenues le dernier guichet parce qu’elles restent ouvertes lorsque les autres réponses sont absentes, inconnues ou inaccessibles. Certains passages pourraient être traités ailleurs, mais qualifier les patients d’« abuseurs » ne crée ni médecin disponible, ni transport, ni rendez-vous le soir.
L’enquête nationale de la DREES sur une journée de juin 2023 montre l’allongement des parcours. La moitié des patients est restée plus de 3 h 10 aux urgences, contre 2 h 15 en 2013. Parmi les personnes ni hospitalisées ni admises en unité d’hospitalisation de courte durée, la durée médiane atteignait 2 h 35. Les examens, l’imagerie et l’attente d’un lit expliquent une partie du temps.
Cette photographie n’est pas celle d’un pic hivernal et ne décrit pas toutes les situations locales. Elle suffit toutefois à montrer que le problème ne se réduit pas à quelques visites légères. Les urgences absorbent des besoins médicaux, sociaux, psychiatriques et logistiques qui ne trouvent pas toujours d’autre porte.
Suivre le parcours avant de juger le motif
Une personne peut venir pour une douleur non vitale mais inquiétante, après avoir appelé plusieurs cabinets. Un parent peut ne disposer d’aucun moyen de transport vers une maison médicale. Une personne âgée isolée peut être adressée par un proche qui ne sait plus quoi faire. Le diagnostic de faible gravité est parfois connu seulement après l’examen.
LPE propose de documenter, avec respect du secret médical, ce qui s’est passé avant l’arrivée : tentative de consultation, appel au 15, orientation, horaire, distance et solution refusée ou indisponible. Ce suivi ne servirait pas à sanctionner. Il permettrait de savoir quel maillon manque dans chaque bassin de vie.
Le réseau d’accès non programmé réunirait médecins de ville, infirmiers, pharmaciens, centres de santé, transport sanitaire, services sociaux et régulation. Une orientation ne serait considérée comme réussie que si le patient obtient réellement un créneau ou une visite, pas si on lui remet un numéro à appeler.
« Plus d’offre créera plus de demande »
Une offre accessible peut révéler des besoins aujourd’hui reportés. C’est possible. Mais le raisonnement ne permet pas de laisser les urgences comme unique réponse. Il impose de regarder la gravité, les réadmissions, le coût complet et les effets sur la santé.
Un centre de soins non programmés mal coordonné peut effectivement ajouter une couche sans soulager l’hôpital. LPE conditionne donc le financement à un territoire précis, des horaires correspondant aux besoins, une régulation clinique commune et un partage d’information compatible avec le secret. Les structures seraient évaluées sur les passages évités sans retard de soin, non sur le nombre brut d’actes.
Avant toute campagne culpabilisant les patients, l’alternative doit être connue et accessible. Si un appel aboutit à quatre heures d’attente sans rendez-vous, le comportement individuel n’est pas la cause principale.
Le lit d’aval compte autant que la porte d’entrée
Les urgences se bloquent aussi lorsque les patients qui doivent être hospitalisés attendent une place. Accélérer le tri sans améliorer l’aval déplace la file à l’intérieur du service. Le tableau de bord suivrait donc les temps jusqu’au début des soins, les examens, la décision médicale et le départ effectif.
Les équipes mobiles et le maintien à domicile peuvent éviter certaines hospitalisations, à condition que la sécurité soit assurée et que la charge ne soit pas simplement transférée à la famille. Les personnes âgées, handicapées ou souffrant de troubles psychiques ont besoin de solutions adaptées, pas d’un renvoi administratif.
Une responsabilité partagée et visible
Chaque territoire publierait les horaires d’accès non programmé, les délais moyens, les transports disponibles et les périodes de tension. Le 15 conserverait une régulation clinique ; aucun algorithme ne déciderait seul qu’une personne peut attendre.
Les indicateurs porteraient sur la durée totale, les réadmissions, les personnes parties sans attendre, les orientations réellement obtenues et la satisfaction des patients comme des soignants. Ils seraient analysés par âge, territoire et horaire afin de ne pas masquer les nuits ou les zones rurales.
Les urgences ne sont pas devenues le dernier guichet par goût collectif de l’hôpital. Elles le sont parce qu’elles garantissent encore une présence. LPE veut reconstruire des portes avant celle des urgences, puis vérifier qu’elles s’ouvrent vraiment.