Non, nous ne sommes pas tous « issus de l’immigration » au sens statistique actuel. L’enquête Trajectoires et Origines 2 estime qu’un tiers des personnes de 18 à 59 ans en France métropolitaine a un lien direct avec l’immigration sur trois générations. Ce chiffre est considérable ; il n’est pas égal à 100 %. Transformer une vérité historique sur les mélanges de la France en affirmation littérale affaiblirait le propos.
Les mots ont un sens précis. Pour l’Insee, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et venue s’installer en France. Elle peut devenir française et reste statistiquement immigrée. Un étranger est une personne qui ne possède pas la nationalité française ; il peut être né en France. Un descendant d’immigré de deuxième génération est né en France avec au moins un parent immigré. L’ascendance plus ancienne n’entre pas dans les mêmes indicateurs.
En 2024, 7,6 millions d’immigrés vivaient en France hors Mayotte, soit 11,2 % de la population selon l’Insee. Parmi les 18-59 ans étudiés par l’INED et l’Insee, 13 % étaient immigrés, 11 % descendants de deuxième génération et 10 % avaient au moins un grand-parent immigré. Par les origines ou par l’alliance, le lien concernait 41 % de cette tranche d’âge.
La France est un vieux pays d’immigration, mais les périodes diffèrent
Au début du XXe siècle, la France métropolitaine comptait déjà plus d’un million d’immigrés, près de 3 % de la population. Après la Première Guerre mondiale, l’arrivée de travailleurs venus de Belgique, d’Italie, d’Espagne, de Pologne, de Russie ou d’Arménie a répondu aux pertes humaines et aux besoins de main-d’œuvre. D’autres vagues ont suivi, liées à la reconstruction, aux anciennes colonies, aux réfugiés, aux études, aux familles et au travail.
Les migrations intérieures ont elles aussi façonné les villes et les familles : campagnes vers bassins industriels, Bretagne vers Paris, Massif central vers les grandes villes, Outre-mer vers l’Hexagone. Elles ne correspondent pas à la définition de l’immigration internationale, mais rappellent que l’enracinement français n’a jamais signifié l’immobilité de chaque lignée.
Remonter assez loin dans une généalogie multiplie les ancêtres et traverse des frontières qui ont elles-mêmes changé. Cela rend plausible une histoire faite de déplacements pour beaucoup de familles. Cela ne permet pas d’affirmer scientifiquement que chaque Français possède un ancêtre immigré selon une définition stable.
La mixité transforme rapidement les catégories
L’enquête TeO2 montre que 39 % des immigrés de 18 à 59 ans vivent avec un conjoint d’une autre origine. À la deuxième génération, cette proportion atteint 59 %. Parmi les descendants d’un couple mixte, 90 % ont eux-mêmes un conjoint qui n’est pas de l’origine du parent immigré. Les catégories utiles au statisticien décrivent donc des trajectoires ; elles ne dessinent pas des blocs séparés et héréditaires.
Le sentiment d’appartenance va dans le même sens. L’INED relève que 94 % des descendants de deux parents immigrés et 98 % des descendants de couple mixte se sentent français. L’attachement au pays d’origine des parents peut coexister avec cette appartenance. Une identité nationale adulte n’exige pas l’effacement de toute mémoire familiale.
Ces données n’annulent ni les difficultés d’intégration ni les discriminations. Elles ne répondent pas davantage à la question du nombre d’entrées, du droit au séjour ou de l’organisation de l’accueil. Elles empêchent simplement de confondre origine, nationalité, statut administratif et loyauté civique.
On peut maîtriser l’immigration sans trier la citoyenneté par ascendance
Un pays a le droit de fixer des règles d’entrée, d’asile, de séjour, de regroupement familial et de naturalisation. Il doit connaître ses capacités de logement, d’école, de santé et d’emploi. Refuser toute discussion quantitative au nom de l’histoire migratoire serait aussi peu sérieux que nier cette histoire pour défendre une France ethniquement immobile.
Une fois française, une personne n’est pas une Française conditionnelle. La Constitution assure l’égalité des citoyens sans distinction d’origine. La nation politique repose sur la loi commune, la langue partagée, les droits, les devoirs et la participation à la vie du pays, non sur un certificat de pureté généalogique qui n’a jamais existé.
LPE distingue donc quatre débats : les flux présents, le séjour légal, l’intégration concrète et la citoyenneté. Les mélanger produit des soupçons collectifs et empêche de corriger les politiques. On peut exiger l’apprentissage du français, combattre le travail illégal, exécuter les décisions de justice, accueillir dignement ceux qui ont droit à la protection et traiter un citoyen comme un citoyen.
Une phrase plus juste que « nous sommes tous immigrés »
La France ne se réduit ni à une terre vide peuplée seulement par des arrivées, ni à une population restée identique depuis ses origines. Elle est une continuité politique et culturelle travaillée par des migrations anciennes et récentes, des unions, des naturalisations et des transmissions.
Dire qu’un tiers des adultes a un lien direct à l’immigration sur trois générations est plus précis et plus puissant que prétendre que tout le monde partage exactement la même histoire. La bonne foi n’affaiblit pas l’idée d’une nation commune : elle lui évite de reposer sur une légende, qu’elle soit celle de la pureté ou celle de l’uniformité des parcours.