Le « héros nourricier » ne doit être ni un titre de supériorité ni un statut plaçant certains citoyens au-dessus du droit commun. L’expression peut reconnaître celles et ceux qui nourrissent le pays, entretiennent des terres et transmettent un outil de production. Elle n’a de sens que si elle se traduit par des services précis, attribués selon des critères objectifs et contrôlables.
La France métropolitaine comptait 349 600 exploitations agricoles en 2023 selon Agreste. Leur nombre continuait de diminuer. Plus d’un tiers des agriculteurs et agricultrices devrait partir à la retraite dans les dix prochaines années, rappelle le ministère de l’Agriculture. La loi du 24 mars 2025 a d’ailleurs placé le renouvellement des générations, l’installation et la transmission parmi les priorités de la politique de souveraineté alimentaire.
Ces données justifient une politique. Elles ne justifient pas une mythologie qui effacerait les différences de revenu, de modèle, de taille ou de pratique. Un chef d’exploitation endetté, une salariée agricole, un maraîcher, une éleveuse, un pêcheur, un transformateur local et une grande société ne rencontrent ni les mêmes risques ni les mêmes besoins.
Une reconnaissance ouverte et réversible
LPE conserverait l’expression dans le registre civique, mais le dispositif administratif porterait un nom descriptif : parcours de contribution nourricière et de transmission. Il serait accessible aux personnes qui exercent effectivement une activité agricole ou alimentaire essentielle et remplissent des engagements publiés.
Ces engagements pourraient porter sur la production, la transmission de compétences, l’accueil d’un apprenant, la prévention des risques, la traçabilité et le respect des normes sociales et environnementales applicables. Ils seraient adaptés aux filières. On ne demanderait pas la même preuve à une ferme céréalière, un élevage en montagne ou une exploitation ultramarine.
La reconnaissance ouvrirait des services, non des privilèges : point d’entrée unique pour les démarches, bilan de transmission, accès prioritaire à certaines formations, prévention santé, remplacement en cas d’accident, médiation bancaire ou accompagnement d’un projet d’installation. Elle ne donnerait ni immunité, ni voix supplémentaire, ni dispense de contrôle.
Reconnaître aussi les salariés et les invisibles
Limiter le titre au propriétaire de l’exploitation reproduirait une injustice. L’alimentation dépend des salariés agricoles, des saisonniers, des abattoirs, de la transformation, du transport, du contrôle sanitaire et des marchés. Tous ne relèvent pas du même dispositif, mais leur contribution doit être visible dans les politiques de formation, de santé et de rémunération.
LPE distinguerait la reconnaissance symbolique, ouverte à différents métiers, des aides économiques attachées à une situation précise. Une aide à la transmission va au cédant et au repreneur selon le projet ; une protection contre un aléa climatique va à l’activité exposée ; un service de remplacement répond à l’absence de la personne indispensable.
Cette séparation évite qu’un mot valorisant devienne un guichet vague où les acteurs les mieux organisés captent les fonds.
« Le vocabulaire héroïque masque des subventions »
L’objection est fondée si la reconnaissance sert à soustraire des aides au débat budgétaire. LPE publierait donc le coût de chaque service, les critères, le nombre de bénéficiaires et les contrôles. Une aide continuerait de respecter le droit européen, la PAC, le droit de la concurrence et le code rural.
La reconnaissance serait retirée en cas de fraude établie, de travail dissimulé grave ou de fausse déclaration, avec procédure contradictoire et recours. Elle ne serait pas retirée pour une opinion, une appartenance syndicale ou la critique du gouvernement.
Le mot ne doit pas davantage opposer agriculteurs et écologistes, producteurs et consommateurs. Les exigences environnementales protègent une ressource de travail ; elles doivent être scientifiquement fondées, applicables et accompagnées. Le revenu doit être observé sur l’ensemble de la chaîne. Le rapport de l’Observatoire de la formation des prix et des marges aide à distinguer prix agricoles, coûts de transformation et marges de distribution, sans désigner un responsable unique pour toutes les filières.
Faire de la transmission le résultat principal
Le dispositif serait jugé sur les installations durables, les exploitations transmises, les cessations sans repreneur, l’accès au remplacement, les accidents, le revenu et la diversité des bénéficiaires. Un nombre élevé de médailles sans reprise de fermes signalerait un échec.
Les jeunes pourraient rencontrer des professionnels reconnus pour leur capacité à transmettre, dans un cadre rémunéré et sécurisé. La formation agricole, que la loi de 2025 veut renforcer, serait reliée aux besoins territoriaux et aux possibilités réelles d’accès au foncier.
La Nation peut dire merci à ceux qui la nourrissent. Elle doit surtout leur permettre de vivre de leur travail, se soigner, transmettre et accueillir la génération suivante. Le héros nourricier n’est pas un personnage au-dessus des autres. C’est une contribution essentielle que la collectivité choisit enfin de reconnaître par des actes vérifiables.
Sources
- Agreste — Enquête sur la structure des exploitations agricoles en 2023
- Légifrance — Loi du 24 mars 2025 d’orientation pour la souveraineté alimentaire
- Ministère de l’Agriculture — Renouvellement des générations et enseignement agricole
- FranceAgriMer — Observatoire de la formation des prix et des marges
- LPE — Ministère n°17 : Agriculture