Quarante-cinq millions de personnes utilisent déjà FranceConnect. Près de 500 millions de connexions ont été réalisées en 2025 et plus de 1 500 services sont accessibles. La France n’a donc pas besoin d’inventer un portail universel à partir de zéro. Elle doit sécuriser, compléter et rendre humain ce qui existe, sans transformer une porte d’entrée commune en fichier commun.
La confusion vient souvent du mot « identité ». FranceConnect n’est pas, en lui-même, une base qui contiendrait les impôts, les remboursements de santé, les prestations sociales et l’historique administratif de chaque Français. C’est un dispositif d’identification fédérée : l’usager choisit un compte existant — impots.gouv.fr, ameli, MSA, France Identité ou un autre fournisseur autorisé — pour prouver qui il est auprès d’un service. FranceConnect présente son fonctionnement et les comptes disponibles.
Cette différence d’architecture est essentielle. Une porte peut transmettre une preuve d’identité sans déplacer tout ce qui se trouve derrière chacune des pièces. Le service demandé conserve ses propres finalités et ses propres données. Le succès de FranceConnect montre qu’une infrastructure nationale peut simplifier des centaines de démarches sans exiger la création d’un identifiant supplémentaire pour chacune.
Un succès qui ne règle pas toute la paperasse
Se connecter plus facilement ne signifie pas que la démarche est devenue simple. Une fois la porte franchie, l’usager peut encore devoir rechercher un justificatif, le scanner, le téléverser, ressaisir une donnée déjà détenue par une autre administration, puis attendre sans connaître l’état réel de son dossier.
La France a ainsi largement numérisé ses formulaires sans toujours supprimer leur logique. C’est une modernisation incomplète : l’écran remplace le guichet, mais pas nécessairement la répétition ni l’incertitude. Elle devient même une régression lorsque le citoyen ne peut plus parler à personne en cas d’erreur.
L’autre limite tient à l’inégalité d’usage. Selon le Baromètre du numérique, la grande majorité de la population utilise internet, mais la maîtrise des démarches, la qualité de l’équipement et la confiance ne sont pas uniformes. Les personnes âgées, les ménages modestes et certains territoires rencontrent davantage d’obstacles. Le numérique utile doit donc être un canal supplémentaire et plus efficace, jamais la condition exclusive pour exercer un droit. Arcep — Baromètre du numérique.
Ce que LPE propose de construire autour de l’existant
LPE part de FranceConnect au lieu de promettre une nouvelle cathédrale informatique. La première étape consiste à renforcer l’authentification, la surveillance des incidents et la capacité de récupération d’un compte. La deuxième consiste à rendre les services publics interopérables : une information ne devrait pas être redemandée si la loi permet à l’administration de la vérifier directement et si le citoyen sait ce qui est consulté.
Un coffre numérique personnel pourrait ensuite conserver certains documents administratifs simples : pièces d’état civil, attestations ou justificatifs choisis par l’usager. Il ne commencerait pas par les données les plus sensibles. Santé, justice, violences conjugales, protection de l’enfance, handicap intime ou données sociales détaillées resteraient hors du premier périmètre.
Le coffre ne serait ni obligatoire ni silencieux. Son titulaire choisirait ce qu’il y dépose, autoriserait un accès déterminé, pourrait le révoquer et disposerait d’un historique des consultations. Lorsque la preuve d’une information suffit, le service devrait recevoir cette preuve plutôt qu’une copie complète du document.
LPE défend enfin une règle simple : aucune décision publique individuelle affectant un droit, une sanction ou une prestation ne doit être prise par une intelligence artificielle. Un outil peut classer, signaler, résumer ou aider un agent. Il ne peut pas devenir l’auteur invisible d’un refus. Toute décision assistée doit rester explicable, contestable et révisable par une personne responsable.
Le risque du point d’entrée unique
Le meilleur argument contre cette architecture est aussi le plus concret : plus une porte est utilisée, plus sa panne, son piratage ou son détournement devient grave. Une identité compromise pourrait ouvrir plusieurs services. Une mauvaise habilitation pourrait faciliter un croisement abusif. Un fournisseur dominant pourrait enfermer l’État dans une dépendance technique durable.
La réponse ne réside pas dans une promesse de sécurité parfaite. Elle repose sur la séparation des bases, la minimisation des données échangées, une authentification adaptée au niveau de risque, la journalisation des accès, des audits indépendants et une procédure hors ligne pour les démarches essentielles. La CNIL doit conserver son pouvoir de contrôle ; les citoyens doivent disposer d’un recours rapide ; les agents ayant consulté une donnée sans motif doivent pouvoir être identifiés et sanctionnés. CNIL — intelligence artificielle et protection des données.
Les contrats publics sensibles devraient également prévoir la réversibilité : documentation, portabilité, continuité et possibilité réelle de changer de prestataire. Un « cloud souverain » qui dépend d’un fournisseur irremplaçable ne rend pas souverain.
La bonne mesure n’est pas le nombre de comptes
FranceConnect a déjà atteint une échelle nationale. Le prochain progrès ne se mesurera donc pas seulement en utilisateurs ou en connexions. Il faudra publier le taux d’échec, le nombre d’usurpations, les incidents, les délais de récupération, les démarches abandonnées, les justificatifs redemandés et les recours humains réellement accessibles.
Une porte d’entrée nationale peut libérer du temps. Elle peut aussi concentrer la fragilité. L’enjeu de LPE n’est pas d’ajouter un grand système au grand système existant. Il est de rendre l’architecture actuelle plus simple à utiliser, plus difficile à détourner et plus facile à contester. Le numérique public mérite la confiance seulement lorsque le citoyen peut voir qui entre, pourquoi, et comment refermer la porte.