Non. L’aquaculture n’est pas forcément polluante, mais aucune technique n’est neutre. Ses effets dépendent de l’espèce, du site, de la densité, de l’alimentation, des rejets, des traitements, de l’énergie, des maladies et du système ouvert ou fermé. La bonne question n’est donc pas « pour ou contre », mais « quel élevage, où, à quelle échelle et sous quel contrôle ? »
La France a une demande très supérieure à sa production. Pour 2023, l’Observatoire de la formation des prix et des marges estimait la consommation apparente à 1,9 million de tonnes de produits aquatiques, avec un taux d’auto-approvisionnement de 22 %. En 2024, les entreprises aquacoles françaises ont commercialisé 178 879 tonnes pour un chiffre d’affaires de 870,1 millions d’euros, selon Agreste. Le volume reculait de 8 % sur un an.
Ces chiffres ne signifient pas qu’il suffirait de multiplier les fermes jusqu’à remplacer les importations. La consommation, la pêche, l’aquaculture et les échanges ne portent pas sur les mêmes espèces. Le saumon importé ne peut pas être remplacé tonne pour tonne par des huîtres françaises. La capacité écologique et l’acceptation locale limitent chaque bassin.
Des impacts très différents selon les systèmes
Les coquillages filtrent l’eau et n’exigent pas d’aliment industriel, mais une forte concentration peut modifier les fonds, créer des déchets coquilliers et rester vulnérable aux pollutions venues de l’amont. Les algues peuvent capter des nutriments et produire des matières utiles, tout en entrant en conflit avec d’autres usages ou habitats si les surfaces sont mal choisies.
Les poissons élevés en cages ouvertes produisent des fèces et des aliments non consommés. La densité favorise parfois maladies et parasites ; les évasions peuvent affecter les populations sauvages. L’aliment peut dépendre de farines, d’huiles ou de cultures importées. Ces effets varient avec les espèces, les courants, la profondeur et les pratiques.
Les systèmes à terre en recirculation permettent un meilleur contrôle de l’eau et des risques biologiques, mais consomment de l’énergie, nécessitent des équipements complexes et concentrent des effluents à traiter. Ifremer rappelle, à propos des grands projets de saumon à terre, que leur maîtrise sanitaire potentielle n’efface ni la consommation énergétique ni les risques techniques et économiques.
Évaluer la capacité du site avant l’autorisation
LPE propose une étude de capacité écologique pour chaque zone : circulation de l’eau, oxygène, nutriments, habitats, espèces sauvages, température, risques climatiques et usages existants. L’autorisation fixerait une densité et un volume compatibles avec ce diagnostic, non avec le seul plan d’affaires.
L’état initial serait publié afin de mesurer les changements. Des stations suivraient l’eau, les fonds, les mortalités, les maladies, les traitements et les évasions. Les données seraient accessibles dans un format compréhensible, avec protection des secrets industriels strictement nécessaires.
L’alimentation ferait l’objet d’une traçabilité : origine des protéines et huiles, part issue de coproduits, efficacité alimentaire et risques de déforestation ou de surexploitation. Remplacer une dépendance au poisson importé par une dépendance opaque aux intrants ne serait pas une souveraineté.
« Toute expansion concentre pollution et maladies »
Une expansion sans limite le ferait probablement. C’est pourquoi LPE refuse un objectif national de tonnage appliqué uniformément. Le Plan Aquacultures d’avenir lui-même souligne que chaque type d’aquaculture possède ses impacts et ses bénéfices potentiels, et qu’une approche différenciée est nécessaire.
Les seuils d’alerte seraient définis avant l’ouverture : mortalité, oxygène, charge organique, usage d’antibiotiques, incidents et impacts benthiques. Leur dépassement déclencherait réduction de densité, suspension ou arrêt. Une garantie financière couvrirait la remise en état si l’exploitant disparaît.
La gouvernance locale associerait pêcheurs, aquaculteurs, scientifiques, collectivités, riverains et autres usagers. La concertation ne donnerait pas un veto individuel, mais elle obligerait à documenter les conflits d’usage et les alternatives.
Produire de la valeur compatible avec le vivant
Les aides publiques privilégieraient les projets qui réduisent une dépendance réelle, créent des emplois durables, transforment localement et démontrent leur performance environnementale. Elles ne garantiraient pas une mégaferme parce qu’elle annonce un volume spectaculaire.
Le tableau de bord suivrait production et valeur, mais aussi mortalité, traitements, rejets, énergie, incidents, emplois, part locale des intrants et état du milieu. Une hausse des tonnes accompagnée d’une dégradation écologique serait un échec ; une filière à faible volume mais forte valeur et faible impact peut être utile.
L’aquaculture ne doit être ni diabolisée ni vendue comme une mer sans limites. Elle peut compléter la pêche, diversifier les littoraux et réduire certaines importations. Elle n’est acceptable que si le milieu fixe l’échelle, si les données restent publiques et si l’arrêt est possible lorsque les promesses ne résistent pas à l’eau réelle.