L’autonomie industrielle ne consiste pas à fabriquer en France chaque objet consommé. Elle consiste à identifier les fonctions dont l’interruption mettrait en danger la santé, l’alimentation, l’énergie, la défense, les communications ou une chaîne entière de production, puis à garantir une solution de repli crédible.
Les crises récentes ont montré qu’un composant peu coûteux peut arrêter un produit complexe. Un médicament dépend d’un principe actif, une usine d’un automate, un réseau électrique d’un transformateur, un service numérique d’un centre de données et une arme de plusieurs matières ou cartes électroniques. Le poids d’une filière dans le PIB ne mesure donc pas seul sa criticité.
L’Union européenne s’est dotée d’un règlement sur les matières premières critiques. Pour 2030, elle vise une capacité équivalente à 10 % de ses besoins annuels pour l’extraction, 40 % pour la transformation et 25 % pour le recyclage. Elle cherche aussi à ne pas dépendre d’un seul pays tiers pour plus de 65 % d’un besoin stratégique à une étape donnée. Ces objectifs donnent une direction ; ils ne remplacent pas une cartographie produit par produit.
Partir des conséquences d’une rupture
LPE propose un répertoire révisable des capacités vitales. Une activité y entrerait si une rupture plausible provoque un dommage grave, si le délai de remplacement dépasse la réserve disponible et si les substituts sont insuffisants. Le bénéficiaire ne pourrait pas s’autoproclamer stratégique par campagne de communication.
Pour chaque fonction, la fiche préciserait le besoin, les fournisseurs, les pays, les délais, les stocks, les substituts, les compétences et le coût d’une interruption. Elle distinguerait trois niveaux : capacité strictement nationale lorsque la continuité de l’État ou la sécurité l’exige ; capacité européenne lorsqu’un marché commun diversifié suffit ; approvisionnement mondial sécurisé lorsqu’il existe plusieurs fournisseurs fiables.
La réponse ne serait pas toujours une usine. Elle peut prendre la forme d’un double approvisionnement, d’un stock tournant, d’un contrat de capacité, de normes facilitant la substitution, d’une réparation locale ou du recyclage. Produire un composant très cher dans une installation inutilisée serait une assurance mal conçue.
Tester les capacités annoncées
Une ligne de production subventionnée n’est pas une capacité tant qu’elle ne peut pas livrer au volume et à la qualité prévus. Les contrats incluraient des essais réguliers, les délais de montée en cadence et les dépendances cachées de la ligne elle-même. Une usine française alimentée par un intrant unique importé ne supprime pas le risque ; elle le déplace.
Les stocks seraient tournants afin d’éviter l’obsolescence. Leur taille dépendrait du temps réaliste de remplacement, pas d’un chiffre uniforme. Les produits périssables, les pièces spécifiques et les matières premières obéissent à des logiques différentes.
La recherche de ressources nationales respecterait le droit environnemental et la consultation. Le nouvel inventaire minéral conduit par le BRGM améliore la connaissance ; il ne vaut pas autorisation automatique d’extraire. Une mine, une raffinerie ou une usine de recyclage doit intégrer l’eau, les déchets, les émissions, les riverains et la remise en état.
« Toutes les filières se diront stratégiques »
C’est le danger principal. Une protection publique peut maintenir des prix élevés, réduire la concurrence et socialiser les pertes. LPE imposerait des critères publiés, une expertise contradictoire, un montant maximal, des jalons et une date d’expiration.
Le coût serait comparé à celui d’autres assurances. Si diversifier deux fournisseurs européens coûte moins cher qu’une relocalisation française, cette solution doit pouvoir gagner. Si une capacité nationale est indispensable mais durablement plus coûteuse, le surcoût serait assumé et affiché comme dépense de sécurité, non dissimulé dans un tarif.
Les aides respecteraient le droit européen. Elles pourraient être conditionnées au maintien d’une capacité, à la livraison prioritaire en crise, à la formation et au remboursement en cas de délocalisation ou de fausse déclaration. Elles ne garantiraient pas les profits ni la survie d’une entreprise inefficace indépendamment du service rendu.
Un répertoire public, avec une partie protégée
La liste générale, les critères, les budgets et les résultats seraient publics. Les détails dont la divulgation faciliterait une attaque ou révélerait un secret industriel seraient accessibles aux autorités de contrôle et au Parlement dans un cadre protégé. Le secret ne doit pas supprimer l’audit.
Les indicateurs suivraient le nombre de fournisseurs uniques, le temps de reprise après rupture, les stocks réellement utilisables, les essais réussis, le coût de l’assurance et la part nationale, européenne ou diversifiée de chaque fonction. Les capacités retirées du répertoire seraient expliquées.
La France ne gagnera rien à confondre souveraineté et autarcie. Elle gagnera à connaître ses dépendances, choisir lesquelles elle accepte et financer lucidement celles qu’elle refuse. Une industrie stratégique n’est pas celle qui se proclame indispensable ; c’est celle dont la continuité a été démontrée, organisée et testée.
Sources
- Commission européenne — Règlement européen sur les matières premières critiques
- BRGM — Inventaire des ressources minérales : questions et réponses
- Direction générale du Trésor — Sécurité économique dans un monde en mutation, OCDE 2025
- Direction générale des Entreprises — Relocalisation dans les secteurs critiques
- LPE — Ministère n°15 : Industrie et énergie