Le temps humain est une richesse parce qu’une heure peut servir à soigner un proche, apprendre, dormir, créer, participer ou simplement récupérer. Il ne remplace ni le salaire ni les cotisations. LPE propose de mesurer ce que les réformes rendent ou retirent aux personnes, séparément des comptes monétaires.
Le produit intérieur brut mesure une production, pas l’ensemble d’une vie. Une heure de garde rémunérée entre dans les comptes ; la même heure assurée gratuitement par un parent n’y apparaît pas de la même manière. Un long trajet peut augmenter certaines dépenses tout en dégradant le temps disponible. Cela ne rend pas le PIB inutile. Cela montre qu’il répond à une autre question.
Les enquêtes Emploi du temps de l’Insee permettent d’observer le travail professionnel, les tâches domestiques, le sommeil, les loisirs et les déplacements. Les dernières données détaillées reposent encore largement sur l’enquête 2009-2010, ce qui oblige à la prudence. Une nouvelle politique ne peut pas présenter un chiffre ancien comme le portrait exact de 2026.
Mesurer sans mettre un prix sur chaque heure
LPE propose un compte de temps public autour de quelques dimensions : trajet contraint, sommeil, aidance, travail domestique, formation, engagement associatif et repos. Il serait construit à partir d’enquêtes anonymisées et de panels volontaires, jamais par suivi continu du téléphone des citoyens.
L’objectif n’est pas d’additionner toutes les heures dans une valeur monétaire prétendument scientifique. Une heure passée auprès d’un enfant n’a pas le même sens pour chaque famille. Le compte présenterait des durées, leur répartition et leurs effets déclarés sur la santé, l’emploi et la vie familiale.
Cette mesure serait particulièrement utile dans les expérimentations d’organisation du travail, dont les pilotes 3J/3J envisagés par LPE. Un dispositif qui maintient la production mais augmente l’intensité, réduit le sommeil ou reporte la charge sur le conjoint ne peut pas être déclaré réussi au seul motif que le chiffre d’affaires tient.
« Le temps libre ne paie pas les retraites »
C’est exact. Une entreprise doit financer les salaires, et les régimes sociaux reposent sur des recettes. Le temps rendu n’autorise pas à ignorer la masse salariale, la productivité, les cotisations ou la continuité du service.
LPE ne comptabiliserait donc jamais une heure libre comme une recette budgétaire. Les résultats monétaires et temporels seraient publiés côte à côte. Une réforme peut améliorer l’un et dégrader l’autre ; la décision politique doit l’assumer au lieu de convertir artificiellement les deux.
Le choix individuel compte aussi. Certains préfèrent davantage de revenu, d’autres un horaire plus stable ou un jour disponible. Les accords collectifs devraient proposer des options lorsque l’organisation le permet, sans imposer un modèle unique aux hôpitaux, aux usines, aux commerces et aux travailleurs indépendants.
Le temps n’est pas réparti également
Le travail domestique et l’aide aux proches restent inégalement répartis entre femmes et hommes. Libérer du temps professionnel sans regarder cette réalité peut accroître le travail gratuit de celles qui en assurent déjà la plus grande part. Les indicateurs seraient donc systématiquement ventilés par sexe, âge, composition familiale, handicap et territoire.
Le trajet est une autre inégalité. Une même durée contractuelle n’offre pas la même vie à la personne qui marche dix minutes et à celle qui conduit deux heures faute de transport ou de logement proche. Le télétravail peut réduire cette contrainte pour certains métiers, mais il peut aussi isoler ou déplacer des coûts au domicile.
Les aidants ne doivent pas devenir la variable silencieuse des économies publiques. Lorsqu’un service ferme ou qu’une sortie d’hôpital repose sur la famille, le temps transféré doit être documenté. Sinon, le budget paraît meilleur parce qu’une charge disparaît des comptes tout en réapparaissant dans la cuisine d’un proche.
Un indicateur pour corriger, pas pour décorer
Avant une expérimentation, un état initial serait établi. Après six, douze et vingt-quatre mois, on mesurerait temps de trajet, sommeil, arrêts maladie, formation, répartition domestique, revenu et qualité du service. Les résultats négatifs devraient permettre de modifier ou d’arrêter le dispositif.
Reconnaître le temps humain ne signifie pas fuir l’économie. Cela permet de voir ce que l’économie oublie lorsqu’elle regarde seulement les euros. Une politique utile ne doit pas seulement produire davantage ; elle doit expliquer quelle part de vie elle mobilise et à qui elle la rend.