La francophonie n’a d’avenir que si elle sert à étudier, travailler, créer, chercher, traduire et commercer aujourd’hui. Une langue célébrée dans des sommets mais absente des outils numériques, des formations et des projets communs devient un patrimoine sans usage.
Le rapport 2026 de l’Organisation internationale de la Francophonie estime à 396 millions le nombre de francophones dans le monde. Environ 65 % vivent en Afrique et la projection pour 2050 atteint 590 millions de locuteurs, dont neuf sur dix en Afrique. Le français est présenté comme la quatrième langue sur Internet. Ces chiffres ne donnent aucun droit particulier à la France. Ils montrent surtout que l’avenir du français se décide largement hors de France et ne peut être piloté depuis Paris seul.
Une politique crédible doit donc passer d’une logique de rayonnement unilatéral à une infrastructure partagée.
Des projets utiles dans les deux sens
LPE propose des programmes co-gouvernés : formations professionnelles communes, doubles diplômes, traductions scientifiques et juridiques, plateformes culturelles, mobilité encadrée des enseignants, soutien à la recherche et outils numériques en français. Chaque projet associerait des institutions des pays concernés dès sa conception et publierait la contribution de chacun.
La langue commune peut réduire le coût d’une coopération sans effacer les différences de droit, de niveau de vie ou de culture. Un infirmier, un chercheur ou un entrepreneur ne devient pas automatiquement mobile parce qu’il parle français. Les qualifications, visas, protections sociales et débouchés doivent être négociés précisément.
La réciprocité ne signifie pas que chaque échange soit identique. Elle implique que les partenaires puissent décider, produire, conserver des droits sur les œuvres et recevoir une part juste des revenus. Une plateforme qui collecte des contenus africains pour entraîner gratuitement un outil exploité ailleurs reproduirait une dépendance sous couvert de francophonie.
Le français dans les outils d’intelligence artificielle
Les systèmes d’IA dépendent de corpus, de données et d’évaluations. Le français standard de France n’épuise ni les accents, ni les usages, ni les réalités juridiques et culturelles de l’espace francophone. Des modèles incapables de comprendre ces variations orienteront les utilisateurs vers d’autres langues ou produiront des réponses inégales.
LPE défend un programme francophone de données et d’évaluation, avec des corpus acquis légalement, documentés et représentatifs. Les auteurs, médias, universités et institutions qui fournissent des ressources conserveraient leurs droits. Les jeux de test et les taux d’erreur seraient partagés entre pays afin que la performance ne soit pas évaluée uniquement depuis l’Europe.
La traduction automatique peut aussi favoriser le plurilinguisme. Une politique du français ne doit pas opposer cette langue au wolof, à l’arabe, au créole, au lingala ou aux langues régionales. Les projets bilingues de l’OIF montrent déjà qu’apprendre dans sa langue maternelle et dans une langue internationale peut se renforcer mutuellement.
« C’est encore une politique d’influence postcoloniale »
L’objection doit être entendue, pas balayée par de bonnes intentions. L’histoire, les rapports économiques et les asymétries de financement pèsent sur toute coopération. Appeler « partenariat » une décision prise par le bailleur ne suffit pas à la rendre égale.
Les conseils de programme seraient paritaires. Les marchés, données, résultats et évaluations seraient accessibles aux partenaires. Un pays ou une institution pourrait se retirer selon des conditions connues. Les indicateurs seraient définis ensemble et ne se limiteraient pas au nombre de personnes touchées par une communication.
La France ne conditionnerait pas son aide humanitaire à l’usage du français. Elle ne traiterait pas davantage la langue comme un test de loyauté géopolitique. La francophonie resterait une coopération volontaire entre sociétés qui partagent un outil, pas un bloc diplomatique discipliné.
Mesurer ce qui circule réellement
Le tableau de bord suivrait les contenus rendus accessibles, les corpus acquis avec droits, les étudiants formés, les diplômes reconnus, les projets cofinancés, les revenus partagés, les traductions et la place des langues locales. Il distinguerait les annonces des projets achevés et publierait les abandons avec leur motif.
La francophonie cessera d’être un musée lorsqu’un jeune pourra grâce à elle apprendre un métier, accéder à une publication, faire reconnaître une compétence, diffuser une œuvre ou bâtir un projet avec un partenaire. Sa force ne viendra pas de la nostalgie française, mais de l’utilité choisie par ceux qui parlent la langue.