Nous sommes en train de cannibaliser nos propres enfants
Nous avons confondu trop longtemps la hausse du prix de ce qui existe avec la création de richesse. À force de capitaliser nos logements, nos infrastructures et nos besoins essentiels, nous sommes en train de transmettre aux générations suivantes non pas davantage de liberté, mais davantage de dette.
Il y a quelque chose que nous ne voulons plus voir.
Nous regardons le prix d’une maison augmenter et nous appelons cela de la richesse.
Nous regardons un terrain prendre de la valeur et nous appelons cela de la richesse.
Nous regardons un actif acheté hier être revendu deux, trois ou quatre fois plus cher quelques décennies plus tard et nous nous félicitons de l’enrichissement créé.
Mais créé quoi, exactement ?
La maison est toujours là.
Le terrain n’a pas grandi.
Il n’y a pas forcément une chambre supplémentaire, une usine supplémentaire, un médecin supplémentaire, un hectare cultivé supplémentaire ou une machine supplémentaire.
Il y a surtout un prix supplémentaire.
Et ce prix, quelqu’un devra le payer.
Très souvent, celui qui arrive après nous.
Notre enfant.
C’est ici que commence une discussion que nous devons avoir sans caricature, sans haine des propriétaires, sans guerre entre les générations et sans cette vieille opposition stérile entre capitalisme et anticapitalisme.
Parce que le capital n’est pas notre ennemi.
Au contraire.
Nous avons désespérément besoin de capital.
Nous avons besoin d’argent pour construire des logements, des usines, des centrales énergétiques, des exploitations agricoles, des infrastructures, des entreprises, des laboratoires, des technologies.
Nous avons besoin de gens qui prennent des risques.
Nous avons besoin d’entrepreneurs qui investissent.
Nous avons besoin d’épargnants qui acceptent de mettre leur argent au service de projets qui n’existent pas encore.
Cela, c’est du capital.
Le capital prépare demain.
La rente devient autre chose lorsque le rendement vient principalement de la capacité à contrôler ce dont les autres ne peuvent pas se passer.
Et lorsque cette rente devient excessive, elle ne nourrit plus l’économie : elle commence à la manger.
Le capital construit. La rente prélève.
Imaginez deux Français qui disposent du même capital.
Le premier ouvre une entreprise.
Il loue ou construit des locaux. Il achète des machines. Il recrute. Il forme. Il innove. Il trouve des clients. Il assume les erreurs. Il affronte la concurrence.
Le second achète un actif immobilier déjà existant dans une zone où tout le monde cherche à se loger.
Si, vingt ans plus tard, notre économie a tellement valorisé la deuxième stratégie qu’elle apparaît plus sûre et plus rentable que la première, ne soyons pas surpris de voir progressivement l’argent quitter la production pour courir après les actifs.
Ce n’est pas une question de morale individuelle.
L’investisseur fait ce que le système l’incite à faire.
Le problème est le système d’incitations lui-même.
Une économie qui récompense davantage le droit de prélever sur ce qui existe que le risque de construire ce qui manque finit nécessairement par produire moins qu’elle ne pourrait.
Et un pays qui produit moins finit tôt ou tard par s’appauvrir, même si, pendant quelques années, la valeur comptable de son patrimoine continue d’augmenter.
La hausse patrimoniale de l’un devient la dette de l’autre
Prenons quelque chose d’aussi banal qu’une maison.
Une génération l’achète à un prix raisonnablement proportionné à ses revenus.
Elle travaille.
Elle rembourse.
Elle entretient.
Puis le territoire devient plus recherché.
Le foncier se raréfie.
Les prix progressent.
Vingt ou trente ans plus tard, la maison vaut plusieurs fois son prix initial.
Celui qui la possède se sent naturellement plus riche.
Et individuellement, il l’est.
Mais à l’échelle de la société, quelqu’un doit désormais trouver plusieurs centaines de milliers d’euros supplémentaires pour acheter la même maison.
Le jeune ménage qui arrive ne dispose généralement pas de cette somme.
Il emprunte.
Plus longtemps.
Plus lourdement.
Avec davantage d’apport.
Et parfois avec l’aide financière de ses parents.
Voilà le mécanisme fondamental :
Ce que nous appelons capitalisation chez celui qui possède devient souvent endettement chez celui qui arrive.
La richesse patrimoniale n’a pas disparu.
Elle a changé de côté.
Et la dette également.
C’est pourquoi on peut avoir simultanément un pays dont le patrimoine immobilier vaut une fortune et des jeunes générations qui ont le sentiment de ne plus pouvoir commencer leur vie.
Il n’y a là aucune contradiction.
Ce sont les deux faces du même mécanisme.
Nous sommes en train de cannibaliser nos propres enfants
Le mot dérange.
Il doit déranger.
Pas parce que les parents souhaitent du mal à leurs enfants.
C’est évidemment faux.
Nous voulons tous transmettre.
Mais regardons ce que notre système nous pousse collectivement à faire.
Nous voulons que le prix de notre logement augmente.
Nous voulons que nos enfants puissent acheter un logement.
Nous voulons des loyers élevés pour sécuriser certains patrimoines.
Nous voulons que nos enfants aient suffisamment de pouvoir d’achat.
Nous voulons valoriser le foncier que nous possédons.
Nous voulons qu’ils puissent construire.
Nous voulons que notre patrimoine finance notre vieillesse.
Nous voulons qu’ils puissent financer leurs propres enfants et nos retraites.
À un moment, toutes ces choses ne peuvent pas augmenter en même temps indéfiniment.
Une génération ne peut pas porter éternellement :
notre patrimoine réévalué,
notre dette publique,
sa propre dette immobilière,
le financement d’une population vieillissante,
et le coût de ses propres enfants.
Puis être accusée de ne pas avoir suffisamment d’enfants.
Nous devons retrouver un minimum de cohérence.
Nous ne pouvons pas demander aux jeunes de renouveler la nation tout en augmentant constamment le prix d’entrée dans la vie.
Désendetter les nouvelles générations
Nous parlons beaucoup de dette publique.
Nous avons raison.
Mais il existe aussi une dette privée qui organise silencieusement des millions de vies.
Un emprunt immobilier de vingt-cinq ans, ce n’est pas seulement une ligne bancaire.
C’est parfois vingt-cinq années pendant lesquelles il faut conserver un certain niveau de revenu.
C’est un risque professionnel qu’on n’ose plus prendre.
Une entreprise qu’on ne crée pas.
Une période de formation qu’on reporte.
Un deuxième enfant sur lequel on hésite.
Une séparation devenue matériellement impossible.
Une mobilité professionnelle refusée.
Une dépendance plus forte au salaire.
Ce n’est pas toujours dramatique.
Des millions de propriétaires sont heureux d’avoir acheté.
Mais lorsque l’endettement nécessaire pour accéder à un besoin aussi élémentaire que le logement augmente continuellement, la dette commence à réduire la liberté réelle de toute une génération.
La vraie transmission ne consiste donc pas seulement à laisser un patrimoine à nos enfants.
La vraie transmission consiste à leur laisser une société dans laquelle ils n’auront pas besoin d’une fortune pour vivre normalement.
Un toit n’est pas un produit comme un autre
Nous devons retrouver une hiérarchie du bon sens.
Il existe des choses que nous désirons.
Et il existe des choses dont nous avons besoin pour vivre.
On peut renoncer à changer de téléphone.
On peut renoncer à une voiture haut de gamme.
On peut repousser un voyage.
On peut choisir de ne pas acheter une montre.
Mais on ne peut pas décider :
« Cette année, je vais arrêter de me loger. »
C’est pour cela que la rente sur un besoin fondamental n’est jamais tout à fait une rente comme les autres.
Plus un besoin est indispensable à la dignité humaine, moins il doit pouvoir devenir un instrument de domination économique.
Le toit.
L’eau.
Les soins essentiels.
L’hygiène.
Une quantité minimale d’énergie.
La possibilité de se déplacer.
Un espace public propre et accessible.
Nous devons retrouver un juste milieu.
Nous ne proposons pas une société où tout serait gratuit, où personne ne serait responsable de rien et où l’État distribuerait indéfiniment sans produire.
Mais nous refusons également une société où l’on peut passer quarante ans à travailler simplement pour payer le droit de satisfaire ses besoins les plus primitifs.
Pourquoi faut-il autant d’argent simplement pour vivre ?
C’est peut-être la question économique la plus sous-estimée de notre époque.
Nous parlons sans cesse d’augmenter les revenus.
Très bien.
Mais pourquoi ne parlons-nous pas avec la même énergie de réduire ce que la vie obligatoire prélève sur ces revenus ?
Un salarié gagne 3 % de plus.
Son loyer augmente.
Son assurance augmente.
Son énergie augmente.
Son transport augmente.
Il regarde sa fiche de paie : son salaire a progressé.
Il regarde son compte bancaire : sa liberté n’a pratiquement pas bougé.
Le pouvoir d’achat n’est pas seulement ce qui entre.
Le pouvoir d’achat, c’est surtout ce qu’il reste après avoir payé ce qu’on ne peut pas éviter.
C’est là que la politique économique doit changer de perspective.
Nous ne pouvons pas éternellement injecter davantage d’argent dans un système où les dépenses contraintes sont organisées pour en absorber une part toujours plus grande.
Le petit pourcentage qui finit par enfermer
Prenons un loyer.
Une hausse annuelle de quelques pourcents paraît faible.
Deux pour cent.
Trois pour cent.
« Ce n’est pas énorme. »
Sauf que le salaire du locataire, lui, n’est pas automatiquement indexé.
Et lorsqu’il souhaite déménager, le marché peut lui demander de disposer d’un revenu égal à environ trois fois le loyer.
Le loyer monte donc.
Le revenu nécessaire pour avoir le droit de louer monte avec lui.
Mais le salaire réel ne suit pas nécessairement.
À force, le locataire se retrouve pris dans une mécanique étrange :
son logement actuel devient plus cher, mais quitter ce logement devient également plus difficile.
Le propriétaire n’est pas forcément un mauvais propriétaire.
L’agence applique ses critères.
L’assurance protège son risque.
La banque protège le sien.
La loi autorise l’indexation.
Tout le monde peut respecter les règles.
Et pourtant, le résultat collectif peut devenir oppressant.
C’est une leçon essentielle :
La violence économique n’a pas toujours besoin d’un coupable volontaire.
Elle peut être produite par l’addition de comportements rationnels qui finissent par fabriquer un système irrationnel.
Et pendant ce temps-là, nous voudrions davantage d’enfants
Nous nous alarmons du vieillissement de la population.
Nous nous inquiétons pour nos retraites.
Nous voulons davantage de naissances.
Mais avoir un enfant nécessite d’abord une chose extrêmement banale :
se projeter.
Avoir suffisamment de place.
Être relativement certain de pouvoir rester quelque part.
Pouvoir supporter une interruption de revenu.
Pouvoir payer la garde.
Pouvoir nourrir davantage de personnes.
Croire que la situation de demain ne sera pas systématiquement plus difficile que celle d’aujourd’hui.
Bien sûr que la natalité possède de nombreuses causes.
Culturelles.
Sociales.
Professionnelles.
Familiales.
Personnelles.
Mais il serait absurde de prétendre que la sécurité matérielle et le logement n’entrent pas dans l’équation.
Plus nous élevons le coût de l’existence, plus nous élevons le seuil matériel nécessaire pour fonder une famille.
Puis nous nous étonnons que certains attendent.
Et pendant ce temps-là, notre système de retraites repose largement sur les travailleurs des générations suivantes.
Le paradoxe devient gigantesque.
Nous avons besoin qu’ils soient nombreux.
Nous avons besoin qu’ils produisent.
Nous avons besoin qu’ils financent les services publics.
Nous avons besoin qu’ils contribuent aux retraites.
Mais nous augmentons simultanément le coût du logement qu’ils doivent payer avant même de commencer leur propre vie.
Et demain, qui paiera notre loyer à nous ?
Il faut aussi penser à notre propre vieillesse.
Aujourd’hui déjà, dans un pays riche comme la France, certaines personnes âgées vivent avec des ressources extrêmement contraintes, dépendent de l’aide alimentaire ou doivent compter chaque euro.
Cela devrait nous inquiéter.
Parce que beaucoup d’entre nous ne seront pas propriétaires à la retraite.
Que se passera-t-il si, pendant encore vingt, trente ou cinquante ans, le logement continue de progresser beaucoup plus rapidement que les capacités réelles de paiement ?
Nous pourrons toujours voter une hausse des pensions.
Mais si une partie de cette hausse repart immédiatement vers le logement, qu’aurons-nous vraiment résolu ?
Nous retomberons dans le même piège.
Donner davantage pour suivre des prix plus élevés.
Puis donner encore davantage.
Puis cotiser davantage.
Avec une population active proportionnellement moins nombreuse.
Nous devons sortir de cette course avant qu’elle ne devienne mathématiquement et socialement intenable.
La rente immobilière est aussi un problème pour les entreprises
On présente souvent cette discussion comme un affrontement entre locataires et propriétaires.
C’est beaucoup trop étroit.
Une entreprise située dans une métropole chère doit recruter des salariés capables d’y vivre.
Si un technicien a besoin de 300 euros supplémentaires uniquement pour supporter le prix du logement, l’entreprise finit par supporter indirectement une partie de la rente immobilière.
Elle augmente les salaires.
Ou elle ne recrute pas.
Ou le salarié habite beaucoup plus loin.
Il passe davantage de temps dans les transports.
Il dépense davantage.
Il fatigue davantage.
La mobilité professionnelle diminue.
Le commerce local dispose de moins de pouvoir d’achat disponible.
Ainsi, un actif immobilier qui augmente peut enrichir son propriétaire tout en alourdissant indirectement le coût de production de l’économie située autour de lui.
Voilà pourquoi calmer la rente immobilière peut parfaitement être une politique pro-entreprise, pro-travail et pro-production.
Nous voulons que l’argent disponible se dirige davantage vers :
les entreprises,
les machines,
la construction nouvelle,
l’innovation,
l’agriculture,
l’énergie,
les infrastructures,
les technologies.
Plutôt que vers une compétition permanente pour acheter plus cher ce que nous possédons déjà.
Et le problème dépasse largement l’immobilier
Le logement est probablement l’exemple le plus facile à comprendre.
Mais le principe est beaucoup plus large.
Une autoroute doit être construite.
Elle coûte de l’argent.
Le capital engagé doit être rémunéré.
L’infrastructure doit ensuite être entretenue, modernisée et renouvelée.
C’est normal.
Mais une société doit toujours pouvoir se demander :
À partir de quand rémunérons-nous encore l’investissement, et à partir de quand rémunérons-nous surtout une position devenue captive ?
Même question pour certaines infrastructures.
Même question dans certaines activités liées à la santé.
Même question dans l’énergie.
Même question sur certains fonciers.
Même question face à certaines situations monopolistiques.
Même question à chaque fois que la société finit par payer plusieurs fois un actif dont le coût initial est depuis longtemps amorti.
Nous ne disons évidemment pas :
« amorti = gratuit ».
Il existe toujours des coûts d’entretien, d’exploitation, de renouvellement, du risque et une rémunération légitime.
Mais la question doit pouvoir être posée :
Combien de fois devons-nous payer ce que nous avons déjà payé ?
Parce qu’une rente qui ne connaît plus de limite finit par prélever sur la production présente pour rémunérer indéfiniment une propriété acquise dans le passé.
Une économie peut finir assommée par ses propres actifs
Voilà le danger macroéconomique.
Au début, la hausse des actifs donne une impression de prospérité.
Les propriétaires se sentent plus riches.
Les garanties bancaires augmentent.
Le crédit se développe.
La consommation peut même progresser.
Mais progressivement, davantage de capital est nécessaire simplement pour accéder à ce qui existe.
Davantage de dette.
Davantage de loyers.
Davantage de revenus consacrés au foncier.
Davantage de capital immobilisé dans les actifs anciens.
Il en reste proportionnellement moins pour créer les actifs futurs.
Et c’est ainsi qu’un pays peut posséder un patrimoine extrêmement valorisé tout en ayant :
des difficultés industrielles,
des jeunes lourdement endettés,
des entreprises sous-capitalisées,
une natalité insuffisante,
une mobilité réduite,
et des finances publiques fragiles.
La richesse patrimoniale ne remplace jamais éternellement la richesse productive.
La rente excessive finit aussi par abîmer la société
Il faut être sérieux sur ce point.
La pauvreté ne produit pas automatiquement la criminalité.
L’immobilier n’explique évidemment pas à lui seul l’insécurité.
Ce serait simpliste.
Mais il serait tout aussi naïf de croire que l’organisation économique d’une société n’a aucun effet sur sa stabilité.
Quand travailler donne le sentiment de ne plus permettre d’avancer…
Quand celui qui arrive comprend qu’il devra payer pendant trente ans ce que d’autres ont acheté beaucoup plus facilement…
Quand certains quartiers concentrent la précarité pendant que la richesse patrimoniale s’accumule ailleurs…
Quand la possibilité même de se loger devient source d’angoisse…
Quand l’économie parallèle semble parfois offrir plus rapidement de l’argent que le travail légal…
la confiance collective se fragilise.
Une société qui donne le sentiment que les règles récompensent toujours ceux qui possèdent déjà crée mécaniquement davantage de frustration.
La police est nécessaire.
La justice est nécessaire.
L’éducation est nécessaire.
La famille est essentielle.
Mais une politique de sécurité sérieuse doit également se demander :
quel environnement économique sommes-nous en train de fabriquer ?
La cohésion sociale se construit aussi en donnant aux gens une possibilité crédible d’avancer par le travail.
Les besoins fondamentaux doivent redevenir faciles
Et cela nous conduit à quelque chose de presque dérisoire.
Les toilettes publiques.
Pourquoi est-il parfois aussi compliqué de trouver gratuitement des toilettes propres dans nos villes ?
Pourquoi manque-t-il des poubelles dans tant d’endroits ?
Des bancs ?
Des fontaines ?
De l’ombre ?
Des équipements accessibles ?
Cela paraît minuscule face aux centaines de milliards du budget national.
Mais c’est justement cela qui devrait nous interpeller.
Une civilisation extrêmement riche doit être capable de rendre les gestes les plus élémentaires extrêmement simples.
Une femme enceinte doit pouvoir trouver des toilettes.
Une personne âgée doit pouvoir s’asseoir.
Un enfant doit pouvoir boire.
Un chauffeur qui traverse la France doit pouvoir trouver des installations propres.
Une personne handicapée doit pouvoir accéder à l’espace public.
Ce ne sont pas nécessairement des activités rentables.
Et alors ?
Tout ce qui possède une valeur civilisationnelle n’a pas besoin de produire un rendement financier.
Des toilettes propres produisent de la dignité.
Une poubelle produit de la propreté.
Un banc produit du repos.
Une fontaine produit du confort.
Un parc produit du bien-être.
C’est aussi cela, la richesse.
Nous devons retrouver un socle de dignité
Nous avons laissé la logique économique pénétrer tellement profondément notre existence que nous avons parfois oublié que tout n’a pas vocation à être optimisé pour produire une rente.
Une civilisation moderne devrait garantir une accessibilité réelle à un certain socle :
un toit,
l’eau,
l’hygiène,
des soins essentiels,
une énergie minimale,
un espace public propre,
une mobilité raisonnable,
la sécurité,
et la possibilité élémentaire de vivre parmi les autres sans être constamment ramené à son compte bancaire.
Au-dessus de ce socle, le marché peut fonctionner.
La propriété peut exister.
Le profit peut exister.
Le luxe peut exister.
L’investissement peut exister.
La concurrence peut exister.
Mais le marché ne devrait jamais pouvoir prendre complètement en otage ce dont l’être humain ne peut pas se passer.
Cela ne signifie pas appauvrir les propriétaires
C’est essentiel.
Nous n’avons aucun intérêt à déclencher un effondrement immobilier.
Ce serait une catastrophe pour les ménages récemment propriétaires.
Pour les banques.
Pour l’économie.
Pour les retraités dont une partie du patrimoine repose sur l’immobilier.
Pour les entreprises de construction.
Nous voulons calmer, pas détruire.
Stabiliser.
Construire suffisamment.
Réutiliser le vacant.
Réduire les raretés artificielles.
Orienter davantage l’épargne vers la production.
Permettre aux revenus de rattraper progressivement les prix.
Décourager les rentes réellement abusives sans transformer chaque petit propriétaire en ennemi public.
Il existe une énorme différence entre :
être propriétaire
et
organiser une économie dans laquelle la propriété existante doit continuellement prendre davantage de valeur que le travail.
C’est la seconde logique qu’il faut corriger.
Il existe mille autres façons de faire fructifier un capital
Quelqu’un qui dispose d’épargne doit pouvoir l’investir.
Nous voulons même qu’il l’investisse.
Mais pourquoi faudrait-il nécessairement obtenir son rendement en augmentant le coût du logement de ses propres compatriotes ?
Il existe l’entreprise.
L’industrie.
L’agriculture.
L’énergie.
Les infrastructures.
Les technologies.
Les marchés financiers.
L’investissement international.
Et, bien sûr, l’immobilier lorsqu’il crée réellement une offre supplémentaire.
Construire cinquante logements nouveaux n’a rien à voir économiquement avec acheter cinq logements déjà existants dans un marché sous tension simplement pour profiter de leur rareté.
Dans le premier cas, le capital contribue à résoudre le problème.
Dans le second, il peut contribuer à intensifier la compétition pour ce qui manque.
Nous voulons donc redonner une préférence claire :
À rendement comparable, nous préférons l’euro qui construit demain à l’euro qui fait simplement monter le prix d’hier.
Et si quelqu’un souhaite diversifier son patrimoine à l’étranger plutôt que d’accumuler des actifs rares indispensables à ses propres compatriotes, ce n’est pas nécessairement une catastrophe nationale.
La priorité doit être de conserver en France le capital productif.
Pas de défendre à tout prix toutes les formes de rente.
C’est aussi comme cela que nous sortirons de la dette
Il n’existe pas un bouton « supprimer la dette ».
Mais il existe des cercles vicieux et des cercles vertueux.
Un logement plus accessible réduit le besoin d’endettement.
Moins d’endettement libère de la capacité d’épargne.
Une épargne mieux orientée finance davantage de production.
Davantage de production crée davantage d’emplois et de revenus.
Des dépenses contraintes moins élevées libèrent du pouvoir d’achat.
Le pouvoir d’achat disponible nourrit l’économie réelle.
Une économie réelle plus forte élargit les recettes publiques.
Des familles qui peuvent davantage se projeter facilitent le renouvellement démographique.
Une base productive et démographique plus solide permet de mieux financer notre modèle social.
Ce n’est pas instantané.
Mais c’est une direction.
Et elle est autrement plus saine que de compter éternellement sur :
plus de dette,
pour payer des actifs plus chers,
afin que ceux qui possèdent ces actifs puissent à leur tour consommer davantage.
Nous devons changer notre définition de la richesse
Une France riche n’est pas une France dans laquelle une maison ordinaire coûte un million d’euros.
Une France riche est une France dans laquelle un infirmier, un artisan, un professeur, un policier, un technicien, un agriculteur ou un employé peut vivre dignement de son travail.
C’est une France dans laquelle deux jeunes peuvent avoir un enfant sans transformer immédiatement leur logement en casse-tête financier.
Une France dans laquelle nos anciens ne sont pas condamnés à choisir entre se chauffer, manger et payer leur logement.
Une France dans laquelle entreprendre peut rapporter davantage que simplement attendre que le prix du foncier augmente.
Une France dans laquelle les rues sont propres, les services essentiels accessibles et les besoins simples… simples.
Nous nous sommes peut-être trompés lorsque nous avons cru que rendre tout plus cher nous rendait tous plus riches.
Nous ne devons plus nous revendre notre propre pays
Nos anciens ont construit.
Ils ont construit des maisons.
Des routes.
Des écoles.
Des hôpitaux.
Des infrastructures.
Des entreprises.
Ils ont laissé quelque chose derrière eux.
Notre responsabilité n’est pas de prendre cet héritage et de demander à la génération suivante de nous le racheter toujours plus cher.
La transmission n’est pas de laisser à nos enfants une maison qui vaut 500 000 euros.
La transmission, c’est de leur laisser une France dans laquelle ils n’auront pas besoin de 500 000 euros pour avoir un toit.
Voilà la différence.
Nous devons arrêter de confondre le prix de l’héritage avec la qualité de l’héritage.
Parce qu’à force de survaloriser ce que nous possédons déjà, nous risquons de laisser derrière nous une génération extrêmement riche sur le papier…
mais incapable de se payer la vie que cette richesse est censée représenter.
Calmer la rente, c’est libérer
Libérer le salarié d’une partie des dépenses qui l’obligent à toujours réclamer davantage simplement pour rester au même endroit.
Libérer l’entrepreneur d’une partie du coût immobilier qui pèse indirectement sur son activité.
Libérer le jeune ménage de vingt-cinq années de dette disproportionnée.
Libérer l’épargne pour qu’elle revienne vers la production.
Libérer les familles pour qu’elles puissent davantage se projeter.
Libérer nos retraites futures de la course permanente derrière le prix des loyers.
Libérer la France de l’idée absurde que notre prospérité dépendrait de notre capacité à nous vendre toujours plus cher les mêmes choses.
Nous ne sommes pas contre la propriété.
Nous ne sommes pas contre le capital.
Nous voulons justement que le capital retrouve sa fonction la plus noble :
construire.
Construire ce qui manque.
Produire ce dont nous avons besoin.
Financer ce qui vient.
Créer davantage que ce que nous avons reçu.
Parce qu’une civilisation commence réellement à décliner lorsqu’elle rémunère davantage le droit de prélever sur son passé que le courage de construire son avenir.
Et une génération réussit sa transmission lorsqu’elle peut dire à la suivante :
Nous avons reçu quelque chose.
Nous l’avons amélioré.
Et nous vous le laissons sans vous demander de passer votre vie à nous le racheter.
C’est cela que nous devons retrouver.
Désendetter nos enfants.
Rendre l’essentiel accessible.
Récompenser la production.
Calmer la rente.
Et recommencer à construire.