Un fonds public productif n’est défendable que s’il finance des équipements, des capacités et des savoir-faire vérifiables, avec une possibilité réelle de récupérer l’argent engagé. Le Fonds productif envisagé par LPE ne serait donc ni une caisse de subventions générales ni une promesse de 100 milliards d’euros distribués avant examen des projets.
La France possède déjà des instruments puissants. Bpifrance a annoncé avoir injecté 72 milliards d’euros dans l’économie en 2025, par le financement, la garantie, l’innovation, l’investissement et l’export. France 2030 mobilise de son côté des subventions, des avances, des fonds propres et des appels à projets. Créer un nouvel étage sans préciser sa différence ajouterait surtout des guichets, des délais et des responsabilités diluées.
Le premier travail consiste donc à dire ce que le Fonds ferait que les structures existantes ne font pas suffisamment : soutenir dans la durée des actifs nécessaires au pays lorsque leur rentabilité privée est trop lente, mais que leur utilité économique est démontrable.
Un actif doit pouvoir être montré
Une ligne de production, une machine-outil, un laboratoire, une capacité de recyclage, un entrepôt stratégique, un réseau logistique ou un outil de transformation agricole sont des actifs identifiables. Une campagne de communication, une distribution de dividendes, le rachat spéculatif d’un concurrent ou le maintien artificiel d’une entreprise sans débouché ne le sont pas.
LPE propose que chaque concours public soit rattaché à un bien, une capacité ou une étape industrielle précise. Le dossier indiquerait le coût total, le calendrier, les commandes ou besoins visés, les emplois nécessaires, les dépendances réduites et la valeur résiduelle de l’investissement. Un projet incapable de répondre à ces questions ne recevrait pas le label productif.
Les instruments seraient choisis selon le risque : prêt lorsque l’activité peut rembourser, garantie lorsqu’un prêteur privé hésite, avance remboursable lorsque la technologie doit encore être validée, participation temporaire lorsque l’État doit partager le risque et la valeur. La subvention resterait possible pour une externalité clairement mesurée, mais ne deviendrait pas la solution par défaut.
Les 60 à 100 milliards restent une enveloppe à éprouver
Le programme LPE évoque une capacité de 60 à 100 milliards d’euros sur cinq ans. Ce chiffre est un ordre de grandeur politique, pas une dépense acquise. Il devra être confronté à l’audit des dispositifs existants, aux capacités d’instruction, aux règles européennes d’aides d’État et surtout au nombre de projets solides réellement disponibles.
Une garantie de dix milliards n’a pas le même coût immédiat qu’une subvention de dix milliards. Un prêt remboursé n’a pas le même effet patrimonial qu’une dépense définitive. Le budget devra donc publier séparément les décaissements, les garanties exposées, les participations, les remboursements attendus et les pertes probables. Additionner tous ces instruments dans un chiffre spectaculaire empêcherait de juger le risque réel.
Le déploiement commencerait par des tranches annuelles. L’ouverture de la suivante dépendrait des résultats de la précédente. Aucun objectif de volume ne contraindrait les gestionnaires à financer de mauvais dossiers pour tenir une annonce.
« Ce sera une banque publique de plus »
L’objection est sérieuse. La Cour des comptes a déjà relevé, à propos de programmes d’investissement, des gouvernances complexes et des responsabilités mal identifiées. Un comité supplémentaire ne protège ni du favoritisme ni de la sélection de projets trop séduisants sur le papier.
Le Fonds ne devrait donc pas nécessairement devenir un nouvel organisme. Sa doctrine pourrait être exécutée par des opérateurs existants, sous une comptabilité séparée et un mandat voté. Les décisions dépassant un seuil seraient accompagnées d’un avis technique, d’une analyse de marché et de l’identité des décideurs. Les bénéficiaires, montants, objectifs et échéances seraient publiés, sous réserve des secrets industriels strictement nécessaires.
Chaque contrat comprendrait des jalons, un droit d’audit et des clauses de remboursement en cas de fraude, de délocalisation contraire aux engagements ou d’utilisation détournée. La puissance publique ne pourrait pas garantir les profits tout en absorbant seule les pertes. Lorsque l’investissement réussit, elle récupère son prêt, sa participation ou une part convenue de la valeur créée.
Juger le fonds à ce qui fonctionne cinq ans plus tard
Le nombre d’annonces ou de lauréats ne suffira pas. Le tableau de bord suivra les actifs effectivement mis en service, le financement privé mobilisé, les emplois durables, les délais, les remboursements, les pertes, les faillites et les dépendances réduites. Il distinguera la métropole, la Corse et les territoires ultramarins afin qu’une moyenne nationale ne masque pas les absences d’investissement.
Le Fonds productif ne rend pas tout projet utile ni tout investissement rentable. Il organise une prise de risque publique là où l’inaction coûte aussi au pays. Sa légitimité reposera sur une règle simple : l’argent doit laisser derrière lui une capacité réelle, un compte lisible et une responsabilité identifiable.