La « dette morte » et le « crédit vivant » ne sont pas deux catégories comptables. Ce sont deux façons politiques de juger l’usage d’un même euro emprunté. Dans les comptes officiels, toute dette reste une dette. Pour LPE, la rupture consiste précisément à ne rien masquer, mais à demander ce que l’emprunt a créé, économisé ou sécurisé.
Les chiffres imposent cette discipline. En 2025, le déficit public français s’est établi à 5,1 % du PIB et la dette à 115,6 %. La charge d’intérêts a atteint 64,7 milliards d’euros, en hausse de 11,2 % en un an. Dans le même temps, les administrations publiques ont consacré 131,6 milliards à la formation brute de capital fixe. Ces montants ne racontent pas la même histoire économique, mais ils participent tous aux comptes publics. Insee, comptes des administrations publiques 2025.
Une étiquette d’usage, jamais une dette cachée
Une école rénovée, un réseau d’eau réparé ou un équipement industriel ne devient pas gratuit parce qu’il dure vingt ans. L’investissement mobilise du travail, des matières, de l’énergie et souvent des intérêts. Il peut aussi être mal conçu, livré trop tard ou rester inutilisé. Inversement, une dépense de fonctionnement n’est pas forcément inutile : payer un infirmier, entretenir un pont ou instruire un droit évite parfois des dommages considérables.
La distinction LPE ne sépare donc pas mécaniquement le « bon investissement » du « mauvais fonctionnement ». Elle pose trois questions à chaque financement : quel actif ou quelle capacité seront effectivement livrés ? quelle dépense future ou quelle dépendance doivent diminuer ? dans quel délai le résultat sera-t-il vérifiable ?
Le « crédit vivant » serait un financement rattaché à une réponse précise : une quantité d’eau économisée, une capacité de soins ouverte, un outil productif mis en service, des importations critiques évitées, un bâtiment public rendu moins coûteux à exploiter. La « dette morte » désignerait un emprunt sans résultat durable identifiable, ou dont le coût complet finit par dépasser l’utilité démontrée.
Cette qualification n’aurait aucun effet sur le calcul européen de la dette et du déficit. Le règlement européen de 2024 sur la gouvernance économique continue de s’appliquer, comme les règles statistiques d’Eurostat. L’étiquette LPE serait une information supplémentaire destinée au Parlement et aux citoyens, pas un moyen de soustraire une dépense au contrôle.
Le mécanisme proposé
Avant le premier décaissement, tout projet dépassant un seuil public recevrait une fiche de financement : coût initial, intérêts attendus, entretien, durée de vie, alternatives, calendrier, bénéficiaires, risques et valeur de sortie éventuelle. Les économies futures ne seraient pas inscrites comme certaines. Elles apparaîtraient sous forme d’hypothèses, avec une fourchette et la méthode de calcul.
À chaque étape, le financement conserverait son identité. Une enveloppe annoncée ne serait pas comptée comme un actif. Un chantier commencé ne serait pas présenté comme un service rendu. Seuls les équipements livrés, les capacités réellement ouvertes et les économies constatées alimenteraient le bilan de résultat.
La Cour des comptes alerte régulièrement sur les risques de trajectoire, d’exécution et de dispersion des financements. Ses contrôles de programmes d’investissement montrent pourquoi l’intention ne suffit pas : gouvernance, sélection, suivi des jalons et capacité à arrêter un projet comptent autant que l’annonce initiale. Cour des comptes, situation des finances publiques 2026 ; Cour des comptes, appels à projets du PIA4.
« Vous rebaptisez la dette pour continuer à emprunter »
C’est l’objection la plus sérieuse. L’histoire budgétaire est remplie de dépenses courantes présentées comme exceptionnelles et de projets déclarés rentables avant même leur évaluation. Un pouvoir pourrait classer presque tout en « crédit vivant », reporter les résultats et laisser la dette aux suivants.
La réponse doit être plus solide qu’une promesse de bonne gestion. Première règle : la dette officielle ne change jamais avec l’étiquette. Deuxième règle : une contre-expertise indépendante examine les hypothèses au-dessus d’un seuil. Troisième règle : chaque projet porte un plafond, des jalons et une clause d’arrêt. Quatrième règle : les échecs, pertes et retards restent publiés dans le même registre que les réussites.
Un financement ne conserverait pas indéfiniment la qualification de « vivant ». Si l’actif n’est pas livré, si le coût complet dérive au-delà du plafond voté ou si la dépendance promise ne diminue pas, son statut serait révisé publiquement. Le but n’est pas de sauver la réputation du programme, mais l’argent restant.
Ce qui ferait preuve
Le tableau annuel devrait montrer le coût complet, les actifs mis en service, les économies vérifiées, les remboursements, les défauts, les retards et l’effet sur la dette officielle. Il devrait aussi comparer le projet réalisé à l’option de ne rien faire, car l’inaction a parfois un coût, sans être pour autant une justification automatique.
La rupture LPE tient là : refuser à la fois l’illusion selon laquelle tout investissement s’autofinance et l’aveuglement qui traite pareillement un emprunt sans lendemain et un actif utile. Le pays ne réduira pas sa dette en changeant les mots. Il peut en revanche cesser d’emprunter sans savoir ce qu’il transmet.