La France n’a pas cessé de produire. En 2025, la valeur de sa production manufacturière approchait 981 milliards d’euros. Elle conserve des positions fortes dans l’aéronautique, le luxe, l’agroalimentaire, l’énergie, la défense, la pharmacie et de nombreux savoir-faire spécialisés. Le problème commence lorsqu’une rupture extérieure peut arrêter un besoin essentiel faute d’un composant, d’une machine ou d’un fournisseur de remplacement.
Le commerce international élargit le choix. Il permet d’accéder à des produits, des ressources et des technologies qu’il serait coûteux ou absurde de fabriquer partout. Une spécialisation bien organisée augmente la productivité et lie les économies entre elles. LPE ne propose donc ni autarcie ni relocalisation automatique de chaque objet importé.
Mais un prix bas n’inclut pas toujours le coût d’une rupture. Quand un médicament, une pièce de réseau, un équipement de défense ou un intrant agricole n’a qu’une chaîne d’approvisionnement lointaine, l’économie réalisée en temps normal peut se transformer en absence de choix pendant la crise. La souveraineté productive consiste à connaître ces points de blocage, pas à fermer les frontières.
Une industrie encore puissante, une continuité fragilisée
Les données de l’Insee permettent de suivre la production manufacturière par branche. Elles montrent l’ampleur de l’appareil existant et ses variations. Elles ne révèlent pas seules le contenu importé d’un produit, le nombre de fournisseurs alternatifs ou le délai nécessaire pour remettre une ligne en service.
Une usine finale dépend d’une chaîne : énergie, matériaux, machines-outils, logiciels, pièces, maintenance, laboratoires d’essai, compétences et transport. Une pièce de faible valeur peut bloquer un produit coûteux. La disparition d’un atelier de maintenance ou d’un formateur se voit moins qu’une fermeture d’usine, mais elle réduit tout autant la capacité future.
En 2025, la valeur ajoutée industrielle a progressé de 0,6 %. Cette évolution ne justifie ni triomphalisme ni récit d’effondrement. L’Insee constate parallèlement un écart persistant de productivité manufacturière par rapport à la tendance d’avant-crise. La bonne question n’est pas seulement « combien produisons-nous ? », mais « que pouvons-nous continuer à produire si un fournisseur disparaît ? »
La matrice de criticité LPE
LPE propose un inventaire révisable des fonctions critiques. Une filière n’entrerait pas dans cette liste parce qu’elle se déclare stratégique, mais après quatre tests : gravité d’une rupture, délai avant dommage, existence de substituts et temps nécessaire pour rétablir la capacité.
Selon le résultat, la réponse pourrait être un stock tournant, un deuxième fournisseur, une coopération européenne, un contrat de long terme, une capacité minimale française ou la reconstitution d’une filière. Produire nationalement serait une option parmi plusieurs. Pour certains minerais ou composants, la coopération et la diversification seront plus solides qu’une illusion d’indépendance totale.
Les priorités concerneraient les besoins vitaux et les fonctions qui permettent de reconstruire : santé, énergie, alimentation, défense, eau, communications, machines et composants essentiels. La liste aurait une date d’expiration, une revue indépendante et un coût public. Chaque secteur devrait démontrer le risque, afin d’éviter que toute entreprise transforme son intérêt particulier en souveraineté nationale.
Aider sous conditions
Le « Contrat d’électricité productive » envisagé par LPE donnerait de la visibilité énergétique à certaines entreprises exposées, en échange d’engagements contrôlables : production, emplois, formation, efficacité, investissement et maintien territorial. Il devrait respecter le droit européen des aides d’État et être notifié lorsque nécessaire.
Ce contrat ne serait pas un tarif secret. Les critères d’éligibilité, le montant de l’avantage, les objectifs et les clauses de récupération seraient publics. Une entreprise qui délocalise opportunément après avoir reçu l’aide, fausse ses résultats ou distribue l’avantage sans investissement devrait rembourser selon des règles prévues à l’avance.
Le coût complet guiderait le choix : énergie, eau, foncier, émissions sur le cycle de vie, formation, transport, maintenance et recyclage. Une relocalisation qui déplace simplement la pollution ou consomme une ressource rare sans justification n’est pas souveraine.
L’objection : le protectionnisme rendra tout plus cher
Une politique qui imposerait de produire chaque bien en France augmenterait les prix, nourrirait les rentes et provoquerait des représailles. Le risque d’erreur publique est réel : des décideurs peuvent soutenir une technologie dépassée ou céder à un lobby.
Les garde-fous LPE sont donc la sélection limitée, la concurrence, les jalons et la sortie. Une aide s’arrêterait si la capacité, l’emploi ou la réduction de dépendance ne sont pas au rendez-vous. Les pertes publiques seraient publiées comme les réussites. Un comité indépendant instruirait les dossiers selon des critères pondérés, avec contradiction et recours.
Le consommateur doit également voir le prix de l’assurance productive. Un stock, un double fournisseur ou une capacité minimale coûtent davantage en temps normal. Ce supplément peut être justifié pour un respirateur ou une pièce de réseau essentielle ; il ne l’est pas forcément pour un produit facilement substituable.
Produire ce qu’on ne peut pas se permettre de perdre
La liberté économique ne se mesure pas au nombre d’objets portant un drapeau. Elle se mesure au nombre d’options disponibles lorsque le monde se ferme. Un pays capable de réparer, substituer, former et remettre en route négocie mieux qu’un pays dépendant d’un fournisseur unique.
LPE ne veut pas choisir entre commerce et production. Il veut distinguer l’échange qui enrichit du lien qui paralyse en cas de rupture. La France n’a pas besoin de tout fabriquer. Elle doit savoir ce qu’elle ne peut pas perdre, combien cette assurance coûte et quelle capacité réelle chaque aide publique achète.