En 2025, 6,4 millions d’assurés n’avaient pas déclaré de médecin traitant, soit près d’une personne sur dix. Ce chiffre ne signifie pas que 6,4 millions de personnes n’ont jamais accès à aucun soin. Il révèle en revanche une rupture majeure de continuité : le système rembourse et soigne, mais ne garantit pas partout un professionnel capable de suivre le patient dans la durée.
La donnée figure dans un rapport du Sénat publié en mai 2026. Elle doit être lue avec précision. Certaines personnes n’ont pas effectué la déclaration, ont déménagé ou consultent ponctuellement. D’autres cherchent réellement un généraliste qui accepte de nouveaux patients. Parmi elles se trouvent des personnes en affection de longue durée, pour lesquelles la coordination est particulièrement importante. Le rapport sénatorial documente cette diversité plutôt qu’une population uniforme.
Le médecin traitant ne sert pas uniquement à orienter les remboursements. Il connaît l’historique, suit les traitements, évite certains examens répétés, coordonne les spécialistes et peut remarquer une dégradation progressive. Sans lui, le patient doit raconter à nouveau son parcours, attendre qu’une consultation se libère ou se tourner vers les urgences lorsque les autres portes restent fermées.
Davantage de médecins, mais pas la même disponibilité partout
La France ne manque pas de toute médecine. Au 1er janvier 2026, la DREES recensait environ 242 200 médecins en activité, soit 5 000 de plus qu’un an auparavant. Le nombre de généralistes progressait d’environ 1 %, celui des autres spécialistes de 2,9 %. Les données de la DREES interdisent donc un récit trop simple d’effondrement numérique.
L’effectif national ne dit cependant pas combien d’heures cliniques sont disponibles dans chaque bassin de vie. Il ne tient pas seul compte des départs en retraite, du temps partiel, des spécialités, des patientèles déjà pleines, des distances ni des besoins liés à l’âge de la population. Deux territoires ayant une densité proche peuvent offrir des délais très différents.
La pénurie ressentie vient ainsi d’une combinaison : répartition géographique, formation longue, organisation des cabinets, tâches administratives, départs non remplacés, accès au transport et coordination imparfaite entre professionnels. La réduire à un refus d’installation des jeunes médecins serait injuste. La réduire au seul ancien numerus clausus serait incomplet.
Garantir une porte d’entrée, sans inventer un faux médecin
LPE propose un maillage sanitaire territorial assurant à chacun une porte d’entrée identifiable. Lorsqu’un médecin traitant est disponible, il reste le référent médical principal. Là où ce n’est pas possible, un pôle de proximité organiserait le suivi autour d’une équipe : infirmier, pharmacien, sage-femme, médecin disponible et professionnels de santé mentale selon les besoins.
Le « référent de santé » ne diagnostiquerait ni ne prescrirait hors de son champ légal. Il aiderait à tenir le parcours : prévention, rendez-vous, vérification qu’un examen a été réalisé, transmission des informations et alerte vers un médecin. Les responsabilités, les seuils d’escalade et la supervision seraient écrits. Le patient serait informé et conserverait son libre choix.
Cette réponse ne crée pas instantanément du temps médical. Elle vise à réserver au médecin les actes qui exigent son expertise et à éviter que le patient reste seul entre deux consultations. Elle devrait être accompagnée de formation, d’assistants, d’outils interopérables, de transport sanitaire et de spécialistes tournants. Les effets seraient mesurés bassin par bassin : délai d’accès, patients chroniques suivis, renoncements, passages aux urgences et satisfaction.
L’objection : une médecine au rabais pour les territoires pauvres
C’est le principal danger. Une organisation en équipe pourrait conduire à orienter les habitants des zones rurales ou populaires vers un professionnel moins qualifié, tandis que les autres conserveraient un accès direct au médecin. Le partage des tâches deviendrait alors le nom acceptable d’une inégalité.
Les garde-fous doivent être vérifiables. Les mêmes critères cliniques s’appliqueraient partout. Un symptôme ou un profil nécessitant un médecin déclencherait cette consultation dans un délai défini. Les erreurs d’orientation et les délais seraient audités selon le territoire et le niveau de revenu. Toute dégradation de la qualité ou aggravation d’un écart social imposerait de corriger ou d’arrêter le dispositif.
La télémédecine peut compléter ce maillage, pas le remplacer. Elle ne convient ni à toutes les personnes ni à tous les examens. Une solution exclusivement numérique exclurait ceux qui maîtrisent mal les outils, ne disposent pas d’une connexion ou ont besoin d’un examen physique. Chaque territoire devrait conserver un accueil humain et une solution de transport.
Une garantie progressive, pas une promesse fictive
Promettre demain un médecin personnel à chaque Français serait trompeur : former un généraliste prend des années et une obligation d’installation brutale pourrait déplacer le problème sans créer de capacité. LPE propose une garantie progressive, en commençant par les patients chroniques, les personnes âgées, les enfants et les territoires ayant les plus longs délais.
Le tableau public ne se limiterait pas au nombre de médecins. Il indiquerait le temps médical accessible, l’acceptation de nouveaux patients, les distances, les délais et la continuité après une hospitalisation. Les chiffres seraient datés et leur définition affichée.
Les 6,4 millions de personnes sans médecin déclaré ne constituent ni un slogan ni une preuve que personne ne les soigne. Elles signalent qu’un droit financier ne suffit pas lorsque l’organisation laisse le patient chercher seul son point d’entrée. La réponse crédible ne consiste pas à changer le nom de la pénurie, mais à relier les compétences disponibles, protéger la responsabilité médicale et vérifier que personne ne reste sans solution.