La France ne manque ni de travailleurs, ni d’épargne, ni d’infrastructures, ni de savoir-faire. Elle manque d’un ordre clair dans ses flux. Cela ne signifie pas que l’État disposerait d’une richesse cachée qu’il suffirait de saisir : ses comptes sont lourdement déficitaires. Cela signifie que le pays doit enfin distinguer ce qui entretient, ce qui répare et ce qui reconstruit.
Le débat budgétaire français tient souvent dans une opposition stérile. D’un côté, la France serait ruinée et condamnée à couper partout. De l’autre, puisqu’elle demeure un pays riche, elle pourrait dépenser presque sans limite. Les comptes publiés en 2026 rendent ces deux récits intenables.
En 2025, le déficit public a reculé de 5,8 % à 5,1 % du PIB. Pris seul, le chiffre suggère une amélioration. Mais la dette publique a atteint 3 460,5 milliards d’euros à la fin de l’année, soit 115,6 % du PIB. Les dépenses représentaient 57,2 % du PIB, les recettes 52,1 %, et la charge d’intérêts a encore augmenté de 11,2 %. Trois mois plus tard, au premier trimestre 2026, la dette atteignait 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB. Insee, comptes publics 2025 ; Insee, dette au premier trimestre 2026.
La situation s’est donc légèrement améliorée sur un indicateur annuel tout en continuant de se dégrader sur le stock de dette. Ce n’est pas une contradiction statistique. C’est précisément la différence entre un déficit — ce qui manque pendant une année — et une dette — ce qui s’est accumulé au fil des années.
Riche comme pays, fragile comme puissance publique
Dire que la France n’est pas pauvre décrit ses capacités nationales : une population formée, une économie diversifiée, un patrimoine public et privé considérable, une épargne abondante, une agriculture productive, une industrie encore capable de réussites mondiales, des réseaux, des ports, des centrales, des laboratoires et des entreprises. Dire que ses finances publiques sont fragiles décrit autre chose : l’État et les administrations dépensent durablement davantage qu’ils ne perçoivent.
L’un ne transforme pas automatiquement l’autre. Le patrimoine d’un ménage n’est pas la trésorerie de l’État. Une résidence principale ne peut pas être inscrite dans le budget comme une recette disponible. Une usine privée ne paie pas une pension publique simplement parce qu’elle existe. Confondre richesse nationale et caisse publique conduirait à la spoliation ou au mensonge.
Mais ignorer les capacités du pays conduit au mensonge inverse : présenter chaque investissement comme une dépense perdue, puis laisser se dégrader les équipements, la prévention, la formation et la production jusqu’à payer plus cher les conséquences. En 2025, l’investissement public a encore progressé, mais moins vite qu’auparavant ; il a même reculé de 12,7 % dans les départements selon l’Insee. Or ce sont précisément les départements qui portent des charges lourdes de solidarité, de routes, de collèges, de handicap et de dépendance.
La vraie question n’est donc pas seulement : « Combien dépensons-nous ? » Elle est aussi : « Qu’obtenons-nous, dans quel délai, et qui le vérifie ? »
Ce que LPE entend par « mal orientée »
LPE propose de soumettre chaque grande politique publique à cinq lignes lisibles : recettes, dépenses, économies, investissements et effet sur la dette. À ces lignes doivent s’ajouter une date, un responsable, un résultat attendu et une clause d’arrêt.
Cette méthode change le vocabulaire sans changer les comptes officiels. La « dette morte » désigne politiquement un endettement qui finance du fonctionnement permanent sans retour identifiable, des intérêts, une dépendance importée ou la réparation indéfinie d’un problème jamais traité. Le « crédit vivant » désigne un financement qui crée un actif réel, augmente une capacité de production, réduit une dépendance ou évite un coût futur mesurable.
Ces expressions ne doivent jamais permettre de sortir une dette des statistiques de Maastricht. Un euro emprunté demeure un euro de dette publique lorsqu’il répond à la définition officielle. La distinction sert à juger son usage, pas à maquiller son existence.
Le Fonds Productif souverain proposé par LPE obéirait à la même discipline. Son enveloppe de 60 à 100 milliards d’euros sur cinq ans n’est pas présentée comme un chèque immédiatement disponible. Elle dépend d’un audit, d’un phasage, de projets suffisamment mûrs et de véhicules comme les prêts, garanties ou avances récupérables. L’argent ne serait débloqué qu’en échange d’actifs, de jalons et de contreparties publiées.
L’objection sérieuse : qui décide de ce qui est utile ?
Le danger est évident. Tout gouvernement peut qualifier sa dépense d’« investissement », annoncer des retours lointains et financer ses clientèles au nom de l’avenir. Une usine subventionnée peut fermer. Un logiciel public peut engloutir des millions. Une infrastructure peut rester sous-utilisée. Une politique de prévention peut promettre des économies impossibles à isoler.
La réponse ne peut pas être : « Faites-nous confiance. » Elle doit être institutionnelle.
Pour qu’une dépense soit classée comme productive ou préventive dans le suivi LPE, elle devrait publier son coût complet, ses hypothèses, les alternatives étudiées, ses bénéficiaires, ses jalons, ses risques et son effet attendu. Les évaluations négatives devraient rester accessibles. Les pertes du Fonds Productif seraient publiées comme ses réussites. Les décisions importantes seraient ouvertes à une contre-expertise indépendante et au contrôle parlementaire.
La protection du patrimoine de travail doit également être écrite dans la règle. LPE distingue la résidence principale, le petit propriétaire de bonne foi et le patrimoine familial d’une rente qui bloque durablement un besoin vital. Aucune formule générale sur la « richesse française » ne doit servir à transformer la maison d’une famille en caisse automatique de l’État.
Ce que nous devrons regarder, pas seulement promettre
Une orientation nouvelle ne se prouve pas par un discours. Elle se vérifie dans le temps : part des dépenses effectivement évaluées, actifs mis en service, économies constatées, remboursements obtenus, dépendances réduites, projets arrêtés, investissement net et trajectoire officielle de la dette.
Si ces résultats ne sont pas publiés, « remettre l’argent au bon endroit » restera une phrase. S’ils le sont, la discussion budgétaire pourra enfin quitter le théâtre des milliards abstraits. La France n’a pas besoin qu’on lui explique qu’elle serait secrètement riche ou définitivement ruinée. Elle a besoin de savoir ce que chaque euro protège, produit, prévient ou transmet — et d’arrêter ce qui ne tient pas ses preuves.